Qualunque sia il nome – Quel que soit le nom, traduit de l’italien par Mathilde Vischer, Lausanne, éditions d’en bas, 2011

Ce recueil compact et intense de poésie raconte l’histoire d’une révolte contre le silence et la falsification des affects. Une histoire qui commence il y a longtemps sous la forme d’un dialogue avec les générations passées et qui assume, dans la deuxième partie du volume, une dimension chorale, presque politique dans l’urgence de ses revendications. Une histoire dramatique, mais aussi libératoire, créative, comme chaque révolte qui réussit se mesurer et à battre son propre ennemi : un ennemi qui, grâce aux liens de sang, se trouve en soi. Alors la révolte doit tenir compte de la recherche d’un langage en mesure de donner un nom à chaque chose, «quelle que soit la chose / et quel que soit le nom» (en exergue le vers de Margherita Guidacci). La poésie de Pierre Lepori se ressource dans les fibres psychologiques et sociales qui relient les « choses » au monde extérieur et à l’expérience vécue.

Préface de Fabio Pusterla – Trois poèmes

« Entreprendre la traduction d’un recueil poétique, c’est comme se lancer dans une longue traversée, traversée d’un désert ou d’un océan ayant pour sable, pour eau la langue, dans lesquels on s’immerge et desquels on ne ressort pas indemne. On ne ressort pas indemne d’une telle «expérience», pour reprendre le titre donné à cette contribution, parce que cette langue n’est pas simplement la langue italienne, ou la langue poétique italienne du 21e siècle. Elle est celle d’un poète singulier qui vous a permis d’entrer dans un univers poétique inédit, qui a ouvert des voies nouvelles entre les mots et dans les mots. Et il en va ainsi de toute expérience de traduction d’un texte littéraire au sens fort du mot, c’est-à-dire d’un texte qui résiste ».
Mathilde VischerDe Qualunque sia il nome à Quel que soit le nom de Pierre Lepori: une expérience de traduction (in Annik Ettlin et Fabien Pillet, Les mouvements de la traduction : réceptions, transformations, créations, Genève, Metis Presse. 2012, p. 163-170)

Revue de presse:

En pleine possession de moyens d’expression longuement mûris, Lepori donne naissance à une poésie originale, en tension entre le besoin de se dire et le désir d’employer des éléments autobiographiques pour se réapproprier la parole et l’utiliser à des fins véritablement éthiques. (…) Par-delà l’itinéraire qu’il dessine, celui d’une conquête individuelle de la poésie come compagne, ou plutôt come guide et outil de résistance, Qualunque sia il nome interpelle le lecteur en l’encourageant à affronter non seulement la douleur de l’existence et ses risques, mais aussi les rapports parentaux, leur réalité et leurs mythologie, ou encore, la corporalité et ses enjeux. Ce livre riche et complexe est de ceux qu’on reprend et qu’on n’épuise pas. Daniel Maggetti, « Feuxcroisés », 6 2004.

Premier recueil de Pierre Lepori, poète (lauréat du prix Schiller), mais aussi romancier, homme de théâtre et directeur des revues Viceversa litteratura et Hétérographe , Quel que soit le nom (2003) a la maturité aboutie d’une voix singulière. Bien qu’y soit nommé, en filigrane, le compagnonnage de Ungaretti, ou de Pavese, aucune imitation sous influence ne se marque. Poésie construite autour de récits en rêve, n’évitant pas l’introduction de grands archétypes, tels que le mot « frère », la présence lointaine de « Mères », d’un « nous » où se révèlent les silhouettes de la communauté des hommes, celle-ci interroge ce que les mots arrachent au silence de voix abandonnées à leur mutisme. Lepori écrit alors, densifiant la métaphore et l’épurant : « Les mots : denses, ébréchés,/ comme du chiendent au milieu de l’herbe » . Pour reprendre, plus loin, dans la narration d’une scène comme extraite d’on ne sait quelle enfance : « alors souviens-toi : il n’y avait pas de jardin, et elle/ vivait dans la douleur de vivre,/ fermée et perdue dans l’attente/d’un père, d’un visage,/ sous les coups de bâtons, comme des pierres,/ dans le recoin sordide d’une cour. Ton père ne viendra pas,/ l’Amérique est loin, il y a des araignées/et des scorpions venimeux. Les maisons ont toutes des jardins/et les jardins, des enfants ». La « force d’images vives et d’enchaînement fougueux, qui projettent le lecteur dans une dimension très vaste » (Fabio Pusterla), où le biographique se fond pour atteindre à la dimension impersonnelle de toute enfance, constitue les poèmes les plus marquants de ce livre, comme « Matinal » ou encore la série « Frères », dans laquelle peut-être un dernier geste est lancé vers Pasolini : « Tessons, frères,/ un désordre d’images nous dit/qu’on se tut sur la découpe/précise de la lame/mais la honte n’en fut pas moins infâme/honte d’être poussé dans le monde/comme une proie ». Emmanuel Laugier, Le Matricule des Anges, n° 115
juillet-août 2010

Pierre Lepori, né en 1968, vit à Lausanne et écrit en italien. Il est poète, traducteur et romancier. Ce volume reprend deux livres, ainsi qu’il l’explique dans une note finale: Quel que soit le nom et Frères. Le livre propose la version originale italienne et sa traduction française par Mathilde Vischer. Celle-ci est fluide, nette, au point de ne nécessiter aucune note explicative en bas de page ou fin de volume. C’est un indice de transparence, tant pour la langue de départ que pour celle d’arrivée. Dans un même souci d’exactitude, je note que la traductrice indique avec humilité que la version française «a été entièrement relue et approuvée par l’auteur» (p.193). Politesse rare, et avantage de travailler sur des auteurs vivants, et polyglottes. Dans sa préface au livre, le poète Fabio Pusterla définit le registre de Lepori: «une langue simple, des accents lyriques modérés, des élans métaphoriques et parfois une veine précieuse, mais qui reste ténue, accessible, soutenue par un rythme contrôlé» (p.7). C’est tout à fait juste: on est bien dans un chant, mais comme à bouche fermée. Et cela tient à l’enjeu du premier ensemble, Quel que soit le nom : liquider autant que possible, mais sans aucune impudeur, ce que l’auteur nomme un «nœud familial» (p.192) autant personnel que générationnel. Aucune confession, aucune mise en récit dans ces pages, seulement quelques mots qui affleurent et signalent la gravité des traumatismes tus par nécessité sociale, honneur de la famille, bienséance…: «inceste» (p.141), «suicide» (p.53), «viol» (p.39), fuite du père (p.27)… La poésie de Lepori s’articule à partir de ce blanc familial: «le secret bien connu, le péché / indicible. Comment le dire aux enfants / comment le dire aux enfants des enfants? Neige, silence.//Mais le taire/est fatigué par le vouloir taire.» (p.49) Les poèmes de Lepori portent la souffrance et la peur de l’enfant détenteur d’un secret trop grand pour lui, et qui d’une certaine façon ne le regarde pas, mais pèse. C’est toute la séparation entre l’ordre personnel et l’ordre familial, qui ne peut se faire que difficilement, enfant. D’où les cauchemars et la peur, très présente tout au long du livre: «la croisée des chemins et un enfant assis, qui pleure.// De là commence une nouvelle latitude de la douleur.» (p.171). Mais le mouvement du livre n’est pas dans le creusement du «hiatus entre exister et savoir» (p.45); il s’agit de le dépasser, d’ouvrir une vie autre, débarrassée, en sorte de pouvoir affirmer qu’avec les mots «il y a moyen/de se tenir debout à tout prix sous / la dense grêle des souvenirs.» (p.67) Cette poésie, on l’aura compris, est enracinée dans l’intime d’une vie, mais elle tout entière autant dans l’effort de dépassement que fait l’adulte par rapport à l’enfant qu’il a été: «Mais ton temps/ton temps/et non le leur/compte désormais./Derrière toi/toute la boue-rancœur,/celui qui crie/ reste! / et celui qui crie/ bâtard! / Tu n’auras plus de remords, plus/peur.» (p.157) De même, il n’est pas innocent qu’au détour d’un poème, l’auteur signale le passage possible de l’intime au commun: «comme le visage d’un enfant, n’importe lequel» (p.107) Et le dernier poème du livre est encore plus explicite, presque un appel à la libération d’une société corsetée par ses non-dits, ses interdits moraux et sociaux ou religieux, ses secrets lourds. A la fin de Frères , à partir d’un «je» déchiré, blessé, il s’agit bien de créer un «nous» sans honte: on repense à l’«hypocrite lecteur» de Baudelaire… «On ne s’exile que de soi-même/et une douleur personnelle est peu de chose./Crier au dedans n’est pourtant pas / crier pour tous.//Mais si vivre est tel/défiler avec fureur sous les fenêtres/du mépris passé/nous permettra de dire / «nous», «nous tous» (p.191). Antoine Emaz
, Poezibao
, septembre 2010

L’édition suisse nous offre la possibilité de lire en langue française le premier recueil poétique publié par Pierre Lepori en 2003. Le poète est une figure importante de la vie intellectuelle suisse, versant « italien ». Romancier, (Sexualité, éditions d’en bas, Lausanne, 2001), auteur d’essais et spécialiste du théâtre, fondateur de la revue queer, Hétérographe, revue des homolittératures ou pas, il est aussi journaliste pour différentes radios du territoire suisse. La langue est « simple, des accents lyriques modérés, des élans métaphoriques et parfois une veine précieuse, mais qui reste ténue, accessible, soutenue par un rythme contrôlé ; une langue écorchée, pourtant, et rendue puissante par la force d’images vives et d’enchaînements fougueux qui projettent le lecteur dans une dimension très vaste, entre atmosphère onirique (plus de l’ordre du cauchemar que du rêve), ombres aux archétypes enfouis, histoire vécue dans la chair, tourmentée, qui tremble derrière chaque vers, et une dimension chorale, allégorique » écrit Fabio Pusterla dans son éclairante préface. Une poésie dont on perçoit la lente maturation dans le cœur même de sa simplicité, une poésie où l’on sent la difficulté du devenir poète. Certains le sont d’emblée, d’autres se découvrent, s’acceptent progressivement poètes. Lepori en Suisse, comme Baumier en France, est dans ce dernier cas. Du coup, la parole vient des profondeurs de l’être et de l’âme, elle surgit de l’obscurité, en même temps affrontement avec l’ombre et résultante en mots de ce conflit intérieur. Alors le poème passe de l’horizon de l’intériorité à celui de l’extérieure Polis : il devient ce que le poète est. Maria Stoltz, Recours au poème, septembre 2012