(paru dans « Viola », mars 2011)
 
dans sa famille
le corps était
silence ou viol
aucune langue ne sera
jamais
assez abstraite
pour le protéger
aucun jeu
ni échasse ni masque de tragédien
cachera la honte
barbouillée
 
*
 
dans la famille de sa famille
le dieu n’était
qu’un treillis de racines
d’une noirceur qui fait mal à l’estomac
pourtant qui ancre
ce qui grouille dans ses eaux-là
fait mal à la pensée
soude la mort à la vie d’un nœud si fort
que tout s’abîme, sombre
 
*
 
rien que de la lumière
dit-il puis
plus rien
dit-il
qu’un règne de la puissance
malaxée de douleur
œil pour œil
par cris saccadés
de pire en pire
dit-il ne sachant pas
et encore
miette de pauvre humanité
éclat de verre qui brise blesse
sur sa pauvre humanité
 
*
 
assez !
criait-il
mais chaque assez ! dit toujours
encore
le possible d’autres             assez !
de pire en pire
dit-il
sans savoir qu’à chaque étape
le non-dit louvoyait
en rajoutait
ce n’est pas du mélodrame !
se défendait-il
ce n’est que cicatrice
dans sa famille
on riait de cela
on riait aux éclats
brisant
 
*
 
et soudain
comme une mélopée
du miel sur les paupières
minute de silence
abandon précipité
puis à nouveau
sans savoir s’il épelait des mots
ou des couches ou pire
sa peau
 
*
 
entre peau et mot
quelle différence
dit-il
mais la clameur lui fit peur
se tut
pour longtemps
pas longtemps
juste ce qu’il faut pour reperdre haleine
ajuster le col
le petit masque sur le visage
 
*
 
rien que des choses
ordinaires
mais le désordre le happe
hameçon plongé dans la gorge
au fond de sa cervelle
pauvre chose     du rien du tout
rire d’éclats
martelant que l’absurde n’est pas
caché sous l’arrête du réel
mais bien là
suffit de peu
 
*
 
son corps s’est donné
dit-il
contre le viol
l’abattoir
l’ange est là
lutteur aux ailes de bruits
sourd le miel
de sa bouche amadouée
sans que justice soit faite
il se love dans ces mains
ces ailes
s’abat dans ses bras de carnivore
maladroit
ni absous
ni trêve
ni nuit
 
*
 
mon corps dit-il
cinq doigts d’une main
l’encoche du ventre à l’aine
rien de plus
par bribes
il me parle dit-il
peur qu’il me lâche
qu’il crispe et crisse
cet ovni pas de terre
pas de seuil
l’amertume
dans le creux de l’épaule
ma – le – det – to
et le jour ne se lève jamais
assez tôt
 
*
 
dire plus loin               non !
dit-il
y aller tout simplement
non pas trou noir
plongeon
même dangereux
pas de quoi
crier crier
mon petit bout de chou
lui dit-on
maudit gamin
qui crie trop
qui crisse
 
*
 
dans la pluie d’une ville
inconnue comme une danse
légère
sous ses pas la solitude
de quoi a-t-il peur ?
la solitude
là n’est pas le problème
lui dit la voix
que depuis l’accompagne,
une voix si calme
le visage les yeux
les lacs de ce visage et de ces yeux
dans ses yeux
 
*
 
remontent à la surface
des mots de l’Autre
ils étaient là dès le début
debout dans la clarté de l’ignorance
ses lentes galeries d’angoisse
se sont creusées
pour qu’il se love
là où ça fait mal
puis peu
à peu
gouttes à l’envers
suintement sans grimage mais têtu
parole après parole
suite de craquements
froids
d’explosions infimes
jusqu’à la peau
fissure après fissure
et vrombissement soudain
d’un flot de rêche
détestation
alors d’un coup
dire et cracher
rien qu’un mot tout petit
qu’un mot poli comme un galet
ingénu       certes                 peut être
tant pis      dit-il
quand enfin sa rage grince
 
*
 
et la maison de verre  rêve lumineux
transparente à chaque étage
et la mer dehors
dans un bouillonnement d’étincelles
dorées
et non !     dit-il
jamais plus le même
sillon dans l’envers du décor
la mer
la mer seulement
 
*
 
quant à la fatigue
elle est là
mais crachée rejetée comme un linceul
tout prêt du lit des nuits défaites
le visage qu’il a
oh qu’il est beau !
offert à ce soleil
même aveugle
rendu
à son innocence
il dépose une caresse
juste là
juste aujourd’hui
 
*
 
et l’Autre qui avait engendré
autant de malheur n’est plus qu’un masque
dérisoire dans la lente
dispersion de ses paroles
inutile                 dit-il
de le saisir
de retenir un dernier souffle d’espoir
une déchirure
un grincement dans la nuit
et quand enfin elle sera vide
et vidée de la cendre entassée
matin viendra
le bleu du silence
ouvrira ce lendemain
 
*
 
presqu’obsédé maintenant
par cette maison de verre
par ce rêve de cristal
dehors la mer qui gronde
lui donne une telle puissance
réveille-toi !                dit-il
et la plaine s’emplit de rumeurs
dans l’aube qui caresse enfin
le creux de son être