Nuit américaine

Alexandre, journaliste en crise, anime une émission nocturne. Nuit américaine est une sorte de ligne du coeur dans laquelle se croisent les voix d’êtres drôles, désespérés, absurdes ou pleins d’espoir. La dérive de l’animateur dans une ville étrangère alterne avec ces confessions. Dans son voyage, Alexandre retrouvera les visages et les voix qui le hantent.

« Il faut créer tout le temps sa vie… pour se trouver, il faut s’inventer, comme une tâche à reprendre continuellement. Au fond, votre émission ce n’est que ça : des vies qui se racontent. On s’en fout si c’est vrai ou si tout le monde ment, parce que la réalité est plate et morne. Mais si nous nous racontons bien, ça nous sauve. »

 

« Alex en Amérique s’enfonce dans sa nuit à lui, à lui seul, dans une ville trop grande. Sa rencontre avec Paméla, femme corpulente, étrange créature à la chevelure rousse bouclée, ne peut qu’être un intermède, alors que le hantent les figures de sa mère, de son ex-femme, de son frère et de son ami d’enfance. Dans le film de Truffaut, le personnage du réalisateur dit en substance: Les films sont mieux que la vie […], nos vies sont compliquées, et caetera mais les films, eux, filent tout droit, comme des trains dans la nuit. Peut-être que la vie d’Alex est moins compliquée qu’elle ne paraît, et ce roman plus droit… »

Le Blog de Francis Richard, 14 septembre 2018

 

La Couleur des jours », numéro 28, septembre 2018.

 

De nombreux personnages de vos romans (je pense à Mork, le garçon autiste de Come Cani, mais aussi au pyromane Samuel de Grisù) pourraient être étiquetés comme « différents ». Votre nouveau roman constitue peut-être un pas de plus vers cette multiplicité des identités en mineur : Alessandro, dont on raconte la dérive solitaire dans une ville américaine, anime une émission radiophonique intitulée Nuit américaine (comme le film de Truffaut) et les voix, les monologues des auditeurs qui l’appellent en direct alternent avec son histoire à lui; un effet presque théâtral (sans oublier que vous travaillez vous-même pour la radio depuis plus de vingt ans). Est-ce que le roman est aussi un moyen pour multiplier les voix et les identités ?
Les voix nocturnes, oui. Une parole libre, peut-être un peu cabossée, la vie qui pullule. Et surtout : une vie qui ne semble exister que quand on peut la raconter, lui donner une identité narrative, fluide car sul fiato (sur le souffle), nocturne, hésitante. C’est aussi une façon de dire que la littérature n’est pas un ornement culturel, mais un grand défi contre le silence et les oppressions de tout genre… comme dans les films de Raymond Depardon ou de Fernand Deligny. Se donner le droit de se dire pour conjurer le poids du déterminisme social, anthropologique, de genre. C’est un beau rêve, pour la littérature, n’est-ce pas ? Je me rends de plus en plus compte que c’est là une question fondamentale pour moi, nécessaire : écrire pour « créer, se créer », comme le dit Donata Genzi, la protagoniste de Se trouver de Pirandello, pièce que j’ai traduite et mise en scène. Ce nouveau roman, Nuit américaine, qui dit la nécessité de « se ré-écrire continuellement » selon les mots de Didier Eribon, est peut-être mon roman le plus optimiste. « Deviens ce que tu es » est la maxime de Nietzsche, qui, loin d’être paradoxale, nous dit qu’il ne suffit pas de vivre, mais qu’il faut savoir s’inventer, se perdre et se retrouver.

Entretien avec Luca Dorsa, Dossier Pierre Lepori, Viceversa littérature, numéro 12, juin 2018 (traduit de l’italien par Renato Weber).

Un extrait:

J’aime beaucoup votre émission, vous savez ? Elle me berce, c’est comme une chanson, comme le crachin d’avril. Excusez-moi Alexandre, j’en deviens niais, c’est cette angoisse de parler, de hausser le ton qui me rend bavard. J’adore votre discrétion. Plus : j’adore votre voix qui a l’air de rien, qui glisse sur les ondes. Et caresse, c’est ça. Moi, quand je dis bonjour, on dirait Othello qui hèle sa belle. Mais bon, le vrai problème c’est pas ça. Ce qui me chagrine c’est mon fils, toujours la même chose. Il me parle plus, je sais pas quoi faire. C’est la voix, bien sûr, je pense que cette voix d’ogre effraie mon fils. Chaque fois que je lui adresse la parole, il sursaute, comme si je lui donnais une baffe. C’était différent, quand il était petit, c’était même génial. Je lui lisais des histoires, il ouvrait grand les yeux et tirait sa couverture jusqu’aux oreilles. Les yeux de mon fils… si vous saviez, c’est vraiment des yeux… il a dix-sept ans maintenant, plus question de lui lire des histoires à dormir debout. Il est doux et simple, un très bon élève. Mais moi, j’aimerais bien lui parler. J’essaie, vous savez ! Et lui ? Lui, il me regarde d’un air hagard, puis plonge son regard dans le téléphone portable. Il se protège, je sais, je le comprends. J’ai l’impression de le perdre, de l’effrayer, je ne sais pas. Bien sûr, je pourrais en parler à sa mère, mais j’aurais l’air de quoi ? Il est chez moi deux week-ends par mois et je ne sais même pas comment lui parler… au fond, je voudrais savoir si mon fils pense que j’existe ou s’il vient juste chez moi comme à l’hôtel et c’est tout. Vraiment, j’ai l’impression de disparaître. Et moins j’existe, moins je parle. Moins je parle, moins j’existe. Il suffirait de peu, je suis sûr, pour retrouver confiance. Mais je ne sais pas comment m’y prendre. Et ne me félicitez pas pour ma belle voix, je ne vais pas vous lire un poème pour le plaisir. Je vous assure, une voix comme la mienne, ça sonne faux, c’est raté.