Q u e e r

genderqueer_mn590lQueer in translation. Franchir la frontière intime entre deux idiomes n’est pas un acte innocent ; le corps de la langue s’hybride, il devient trans- et inter-genre. Et tant pis pour les bonnes mœurs.

Nous sommes tous engoncés dans une langue, qui n’est pas naturelle, mais qui tremble jusqu’aux entrailles, et qui a souvent résonné en nous bien avant qu’elle ne se charge de sens. Elle est la peau fragile de notre moi liquide. Dans nos sociétés, ce lien tend à se naturaliser au nom d’une notion univoque d’identité, « introduite de force dans les mentalités modernes comme une fiction » (Bauman). Se traduire, se transgresser linguistiquement, n’est pas (seulement) une coquetterie ou un désir d’acculturation, car on ne sort jamais indemne d’une trahison, celle d’une langue maternelle : l’air qu’on respire alors est plus dense, moins transparent, le sol se dérobe sous nos pieds.

« L’expérience [de la traduction] n’est pas celle d’une fixation sur laquelle on pourrait prendre appui, mais celle d’une déstabilisation qu’il s’agit de faire valoir. Si autant de discours s’acharnent à grand renfort d’exigence et de morale à rendre la lecture de la traduction indiscernable, si l’on cherche constamment à se l’approprier à grands coups de ‘justesse’, de ‘fidélité’ ou d’‘adéquation’, peut-être n’est-ce que pour juguler l’inquiétude que la traduction inscrit dans l’ordre littéraire et philosophique. » (Arno Renken, Babel heureuse)

Créoliser la Suisse

Tout écrivain devrait être « bâtard », dit l’immense poète franco-algérien Jean Sénac. Ou du moins un « négrillon » ne maîtrisant pas sa langue, comme l’auteur martiniquais Patrick Chamoiseau. La Suisse n’est pas créole – son plurilinguisme étant construit sur la séparation territoriale des langues – mais elle nous offre la possibilité d’une infraction, d’une trahison de la langue maternelle et du terroir paternel. Être exilé dans son propre pays, se situer à la marge de soi-même, délocalisant la fiction identitaire qui nous plastronne, bref: être au bord du langage « ni en lui ni hors de lui, sur la ligne introuvable de sa côte » (Derrida). Même dans une Confédération tiède et policée, l’écriture a peut-être ce pouvoir – résiduel – de braver la frontière, de concasser les héritages dans la déraison d’un Louis Wolfson, cet « étudiant de langues schizophrénique » qui écrivait en 1970 un roman fuyant la langue de sa mère pour lui opposer « des mots entiers, idéalement indécomposables, à la fois liquides et continus » (Deleuze).
Nous avons la chance de vivre dans un lopin d’Europe où la traduction est une pratique nécessaire, une respiration communautaire, mais il ne faut pas s’y méprendre : « À l’idée d’une traduction égalisatrice procédant par translation, équivalence latérale – s’oppose la joie d’une traduction respiratoire, idiote et descendant dans le corps idiot, dans la matière incompréhensible de chaque langue (…) : c’est l’expérience du voyage dans un grand puits de mémoire et d’oubli » (Valère Novarina).
Dans mon vécu – et dans le vôtre peut-être également –, plusieurs strates linguistiques: les échos des Marches et de la Vénétie d’où venaient mes grands-parents maternels, le dialecte des vallées tessinoises du côté paternel, puis l’italien de l’école et des études à Florence ; à Berne ensuite, l’allemand, et plus encore le français lausannois, depuis quinze ans.
Il m’était donc inévitable, devenant écrivain, de me poser la question de la langue : ni d’ici ni d’ailleurs, à défaut d’être migrant (et d’en souffrir les affres), j’ai pu m’exiler de plus en plus d’une certitude, celle d’une langue monolithique. D’où le besoin de m’auto-traduire, de me trahir, tout en trahissant toujours mes origines (dans les sonorités bâtardes d’un francophone à l’accent italien). Et de ne plus me décider pour une seule langue.
Y a-t-il une différence fondamentale entre l’écriture dans sa langue maternelle ou dans une autre ? Entre une traduction et une auto-traduction ? Je ne crois pas, sauf si on s’appuie sur une idée moralisante de la traduction. Le philosophe Arno Renken a consacré une étude déterminante à cette idée de traduction « amorale », Babel heureuse. Il y affirme  avec finesse: « L’expérience (de la traduction) n’est pas celle d’une fixation sur laquelle on pourrait prendre appui, mais celle d’une déstabilisation qu’il s’agit de faire valoir. Si autant de discours s’acharnent à grand renfort d’exigence et de morale à rende la lecture de la traduction indiscernable, si l’on cherche constamment à se l’approprier à grands coups de ‘justesse’, de ‘fidélité’ ou d’adéquation’, peut-être n’est-ce que pour juguler l’inquiétude que la traduction inscrit dans l’ordre littéraire et philosophique».
Transgresser le monolinguisme affirme le mouvement perpétuel de la langue, la liberté qui trébuche à chaque pas, à chaque mot. Qui déborde pour inventer des mondes balbutiants. Une idée utopique ? Oui, mais… comment oublier que 50% de la population mondiale est déjà, de facto, bilingue ou plurilingue (comme le rappelle David Bellos) ? Créolisons la Suisse, donc, en nous appuyant sur nos incertitudes et nos transgressions, et sur les multiples langues qui traversent et tissent notre espace de vie.
(« Passages », décembre 2013)