Hétérographe

Mise en page 1HÉTÉROGRAPHE a vécu entre 2009 et 2013 aux Editions d’en bas (www.enbas.ch), la revue des homolittératures ou pas: est désormais disponible en téléchargement gratuit sur le site www.heterographe.ch.

Dimanche 24 novembre 2013. Le foyer de l’Arsenic – centre de création scénique de Lausanne – brillait de ses plus beaux feux: 16 artistes romands offraient à Hétérographe, revue des homolittérature ou pas :  un chant du cygne aux accents de Crash Fest. Dix perfos, des riffs de guitare aux vibrations d’un didgeridoo ou au doux silence d’un effeuillage de statue, pour passer en revue les dix numéros de cette publication outre-genre. Nostalgie… et petit retour en arrière : mardi 27 mai 2008, devant le tout nouveau Mémorial pour les victimes homosexuelles du nazisme, à Berlin, je songeais au fait qu’un lieu au centre de la ville était indispensable à la mémoire blessée, celle d’une communauté de marginaux de toutes sortes que l’histoire avait privés (et prive encore !) de voix. À Lausanne, trois mois plus tard, nous étions déjà sept à penser que cette utopie pouvait passer par la littérature. Un nouveau projet collectif était né, celui d’une revue qui transgresse les genres, qui décloisonne les identités, en ouvrant tout grand les portes de l’imagination. Le premier numéro du semestriel – avec, entre autres, des inédits de Sandro Penna et de Philippe Rahmy, et un entretien de Jack Judith Halberstam,– voyait le jour en octobre 2009, enfanté par un comité de rédaction d’homos et d’hétéros (impossible de les distinguer !), de théologiens et de metteurs en scène, de poètes et narrateurs plurilingues, par une graphiste talentueuse et un éditeur fou. Trop beau pour être si facile: nous n’imaginions pas encore les résistances inattendues auxquelles s’exposait une entreprise si ambitieuse. Les milieux littéraires ou gay semblèrent dès le début assez peu attirés par la déstabilisation du genre, par le minage des identités : certains nous assenèrent que la littérature n’avait pas besoin de ghettos ni d’étiquettes (bien entendu !), d’autres nous rétorquaient que les enjeux étaient ailleurs, loin de l’imaginaire et d’une queer attitude qui risquerait de rendre caduques les (indispensables) revendications politiques. Les instances publiques de financement, elles, furent plutôt séduites par le projet, lui permettant d’éclore, quitte à devenir de plus en plus frileuses par la suite: après deux ans, la Loterie Romande nous coupa sa subvention car la revue s’adressait « à un public restreint et, au demeurant, averti » ; Pro Helvetia a sonné le glas de notre existence deux ans plus tard, en nous signifiant que la fondation « en principe n’alloue de soutien qu’à des revues consacrées à des auteurs suisses » (nous avions publiés entre-temps 26 compatriotes, ainsi que neuf portfolios d’artistes estampillés ch, et des dizaines d’articles de plumes helvétiques !). Certes, des penseurs géniaux comme Didier Eribon, Judith Butler ou Achille Mbembe débordent les si étanches frontières nationales, ainsi que des auteur.e.s comme Olivia Rosenthal ou Dennis Cooper (je puise au hasard dans nos sommaires) ; bien sûr, l’éventail des plumes éditées par la revue – toujours en première francophone – était ouvert aux quatre vents de la littérature : France, Italie, Allemagne, Grande-Bretagne, Arménie, Albanie, Algérie, Afrique du Sud, URSS, Pologne, USA, Mexique, Brésil, Chili, Haïti, Taiwan (excusez le désordre) ; et nous avions même publié une pute (Grisélidis Réal), un pied-noir assassiné (Jean Sénac) et un pédophile notoire (Tony Duvert), outre quelques suicidaires et des irréguliers de tout bords. Trop peu ceci, trop cela, nous avions horreur des étiquettes et c’est peut-être ce qui nous a été fatal… J’exagère ? Si des adolescents gay italiens se jettent encore par la fenêtre et des militants camerounais croupissent dans les prisons d’Etat, si la Russie de Poutine peut édicter des lois liberticides et des Saoudiens lapider leurs pédés, il faut bien entendu encore lutter par les moyens du militantisme. Mais notre rêve était plus modeste : à travers la charge subversive d’une littérature qui transgresse les nations et les préjugés – qui ouvre des espaces de parole, qui fédère les minorités –, offrir un lieu de rencontre et de discussion à un lectorat exigeant et curieux. Nous avons fini par baisser pavillon, mais nous ne baisserons pas les bras. Les anciens numéros sont toujours disponibles – 1000 pages de littérature trans-outre-genre & queer… au fond, nous en sommes assez fiers…

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